Afficher le numéro

Actualités

L’attention, c’est dans la tête – mais qu’en disent les neurosciences ?

Parents et enseignants déplorent des déficits d’attention chez un nombre croissant d’enfants. Nous avons lu Le Cerveau attentif (Odile Jacob, 2011, 370 p.) de Jean-Philippe Lachaux, pour y trouver des idées de remède. Mais, de la description de l’attention à la mise en place de techniques aidant à se concentrer, il y a du chemin. Force est de constater que la science n’a pas encore percé tous les mystères de la concentration ! Pour aller plus loin que le résumé du livre présenté ci-dessous, nous vous invitons à vous pencher sur les écrits du docteur Vittoz ainsi que sur ceux du professeur La Garanderie, initiateur de la gestion mentale. Vous y trouverez des pistes plus concrètes pour aider les enfants à accroître leur concentration et leur attention.« Les enfants, soyez attentifs ! », « Attention, danger ! », « Une minute d’attention, s’il vous plaît ! » Autant de messages qui ne sont pas toujours bien compris, pour la plus grande consternation de ceux qui les émettent, au premier rang desquels les parents et les enseignants. Dans son dernier ouvrage, Jean-Philippe Lachaux, chercheur en neurosciences cognitives, explique « comment faire attention à son attention ». Dans cet essai « grand public », ce directeur de recherche à l’Inserm a cherché à faire le lien entre « l’attention telle que je la vis, du moment où je me lève à celui où je me couche, et l’attention telle que je la vois, dans mes données de laboratoire ». Entre les connaissances théoriques et les retours d’expérience tant des laboratoires que de la vie quotidienne. Savoir que « l’attention est un phénomène biologique », comprendre comment elle fonctionne, permet à la fois de lui donner tout l’espace qu’elle mérite et de mieux en accepter les limites et les défaillances. Comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage « Contrôle, maîtrise et lâcher-prise », l’auteur, au-delà de l’analyse des mécanismes cérébraux, propose quelques pistes pour « apprendre à apprivoiser l’attention ». Car la maîtrise de l’attention n’est pas un simple processus chimique, c’est « tout un art » !

Les préoccupations de Jean-Philippe Lachaux rejoignent celles de nombreux parents et enseignants : en effet, « développe-t-on assez l’attention des enfants dans le système scolaire ? Leur apprend-on à la comprendre, à l’apprécier, à la maîtriser ? […] Existe-t-il une réelle éducation de l’attention, ou bien un simple filtre qui exclut les élèves à l’attention déficiente ? […] A quoi, et comment, font attention les enfants qui apprennent vite ? Sont-ils simplement moins paresseux que les autres ou ont-ils naturellement développé des stratégies attentionnelles plus efficaces que d’autres pourraient apprendre à leur tour ? » Ce sont les axes que nous privilégierons dans cette présentation.

Une véritable « visite guidée » du cerveau

Pourquoi faire appel aux neurosciences cognitives ? Parce qu’elles « cherchent à comprendre comment l’action collective des neurones permet au cerveau humain de percevoir le monde et d’agir sur lui ». Elles interrogent les comportements, analysent les interactions des neurones et étudient les facultés, ou fonctions, « cognitives » que sont la mémoire et l’attention. Pour cela, les chercheurs ont mis en place de nombreuses expériences, très bien décrites dans l’ouvrage. Le lecteur néophyte suit une véritable « visite guidée » du cerveau humain, de ses principaux lobes et de ses différentes aires. Car nos cent milliards de neurones nous réservent bien des surprises ! D’autant plus que le cerveau a une faculté de traitement limitée, qui l’empêche « d’analyser de façon exhaustive toutes les stimulations sensorielles qui le bombardent en permanence ». Et qu’il répond à des injonctions parfois contradictoires.

Nous nous en tiendrons ici aux conclusions de ces expériences et à leur traduction dans le domaine de l’éducation, lesquelles confirment très souvent les intuitions des grands pédagogues.

Capter et retenir l’attention

Dès son plus jeune âge, l’enfant va apprendre « cette différence fine entre entendre et écouter, entre voir et regarder ». Il « découvre qu’il est ‘concentré’ et que la rupture involontaire de cet état s’appelle ‘se laisser distraire’ ». Très vite, il va également associer l’attention à une attitude du corps, à une posture. Pour le maître, capter l’attention de la classe, c’est d’abord obtenir le silence, le calme et faire converger vers lui trente regards !

Quelques recettes éprouvées par les pédagogues, et validées par les expériences scientifiques, pour capter et retenir l’attention :

  • Jouer sur les effets de contraste : un texte « noir sur blanc » attire plus que du gris foncé sur du gris clair.
  • Insister sur la nouveauté et la richesse de l’information.
  • Choisir des images dont la force d’attraction est reconnue, notamment des représentations de visages.
  • Prendre la bonne mesure du caractère émotionnel fort d’images ou de mots, qui varie selon les individus. Même quand la personne sait qu’elle ne risque rien, son cerveau réagit fortement à l’image d’un serpent ou à l’évocation d’un incendie, par exemple.
  • Veiller à une organisation stable, familière, de l’espace qui crée des « habitudes attentionnelles ».
  • Ne pas hésiter à activer le « circuit de récompense ». En effet, « il existe dans le cerveau des neurones dont la simple activation constitue à elle seule une récompense plus forte qu’un bon dîner pour un ventre affamé ». Des neurones sensibles, de plus, à la seule probabilité de la récompense ! Avant de distribuer des bons points, la maîtresse doit savoir que ce circuit de récompense « est capable de prendre en compte non seulement l’intensité du plaisir que devrait procurer la récompense si elle est obtenue, mais également la proximité dans le temps de cette récompense et les chances de l’obtenir ». Ce qui explique, a contrario, le détachement parfait du cancre devant toute évocation d’une mention TB.

La distraction, un système d’alarme

La distraction est à prendre très au sérieux. C’est un système d’alarme, comme la douleur, et un système de veille qui redirige « l’attention vers des stimuli potentiellement importants pour l’organisme » : un cri, un éclair, un mouvement brusque, par exemple. Le temps que le cerveau revienne vers sa cible, il va se passer dans le meilleur des cas… une demi-seconde. Et personne n’aura rien vu, surtout pas la maîtresse. Cependant, il arrive, très souvent, que l’attention reste « captive » de l’événement qui a déclenché ce signal d’alarme. Et là, c’est la « déconcentration », fatale… L’attention, capturée par un signal bref, est bel et bien devenue… captive.

De la distraction à la déconcentration

Cette « captivation » de l’attention agit selon trois ressorts :

  • La captivation motrice, qui fait que le corps va se tourner vers la cible de l’attention : toute la classe se retourne quand l’élève du dernier rang laisse tomber un livre.
  • La captivation émotionnelle : nous retrouvons ici la distraction, d’autant plus captivante qu’elle active les circuits de récompense. Mieux vaut ne pas évoquer la récréation dès le début de la matinée !Entre deux stimuli, c’est celui qui procure le plus de plaisir qui va l’emporter, notamment par le biais des neurotransmetteurs que sont la dopamine et les opioïdes.
  • La captivation cognitive, qui se manifeste quand l’attention est orientée vers l’intérieur. Comment faire revenir sur terre un enfant « dans la lune » ? Bien sûr, on peut taper fort sur la table (en sollicitant la captivation motrice), ou évoquer une punition (en jouant sur le registre de la captivation émotionnelle). Cela fonctionne dans l’instant mais, dans la durée, est-ce très constructif ?

 « Déclencher l’enthousiasme des neurones »

Car la « lune » est peuplée de « représentations mentales imaginaires, capables d’activer le circuit de récompense, surtout si cette activation est plus forte que celle induite par la situation réelle que la personne est en train de vivre à ce moment-là ». Une évidence pour qui a tenté d’expliquer le conditionnel la veille des vacances de Noël. Une évidence qui se joue, là encore, au cœur des circuits neuronaux.

L’imagination peut être visuelle, mais aussi motrice et auditive : c’est notre « petite voix intérieure », qui prononce ces mots que nous sommes les seuls à entendre. Le cerveau passe alors en « mode virtuel », ce qui lui permet de « manipuler des modèles mentaux de la réalité ». Ce « mode virtuel » est en compétition, au niveau du cerveau, avec le « mode réel » qui est dédié à « l’analyse active de l’environnement sensoriel et à l’adaptation du comportement à cet environnement ».

D’année en année, le circuit de récompense de l’être humain va « être capable de réévaluer rapidement l’utilité subjective d’une situation en fonction de ce qu’il vient d’apprendre ». Un très jeune élève porte toute son attention à la tenue de son crayon, à son geste et à la forme de ses lettres : quel fierté d’écrire son nom ! L’étudiant, au beau milieu d’une dissertation, pose son stylo et fait appel à sa mémoire pour retrouver telle ou telle citation qui lui vaudra trois points de plus.

A quoi faut-il faire attention ?

Le cerveau humain est organisé de manière à mémoriser « toutes les actions stimulus-réponse à mettre en jeu pour réaliser correctement une tâche », ce qui est bien pratique dans la vie courante, qu’il s’agisse d’appuyer sur la pédale de frein ou de tourner les pages d’un livre. De plus, ce « task set » contient « le type d’informations sensorielles à prendre en compte pour réaliser correctement [cette tâche] ; c’est-à-dire les informations auxquelles il faut faire attention », mais pas « ce que l’individu peut ignorer sans craindre pour sa performance ».

Mais à quoi faut-il faire attention ? Quelles sont les informations pertinentes pour réaliser une tâche ? Comment faire pour que tout se passe bien ? Pour que l’exercice soit lu et compris, la réponse clairement rédigée, l’écriture lisible, le tout dans un délai imparti ? Pour chaque objectif, le cerveau va faire appel à un système de contrôle qui a la capacité d’évaluer et de réagir, ainsi qu’à « son exceptionnelle capacité d’anticipation ».

Qu’est-ce que « devenir grand » ? C’est justement apprendre à anticiper les conséquences de ses actes et à hiérarchiser les objectifs. Un véritable défi pour le cerveau d’un enfant qui se développe à force d’expérience, d’observation et d’apprentissage.

Comme le rappelle l’auteur, « ce que nous appelons la capacité de concentration repose donc sur un ensemble de mécanismes permettant au cerveau de préférer une récompense abstraite et éloignée à une récompense immédiate et concrète ». Et cela ne se fait pas en un jour ! Cette concentration, ce « contrôle volontaire de l’attention », est avant tout « un contrôle de l’attention par des objectifs à long terme ». Certes « l’attention s’oriente naturellement vers ce que le cerveau considère comme important » – mais qu’est-ce qui est important, justement, pour le cerveau ? Passé le premier objectif de la simple survie – se nourrir, se protéger -, s’amuser, réussir, donner une bonne image de soi apportent aussi leur lot de satisfactions, mais non sans des débats souvent contradictoires entre les différentes zones du cerveau.

Se concentrer : comment, jusqu’où et pourquoi faire ?

Sollicité par de multiples sources d’attention et par des objectifs souvent contradictoires, le cerveau a trois solutions, deux mauvaises et une bonne :

  • l’hyperfocalisation : si, dans la rue, le matheux ne réfléchit qu’à ses équations, il ne voit pas le danger et se fait renverser par le bus,
  • la dispersion, le « multitâche » effréné, avec une perte d’efficacité et une insatisfaction permanente,
  • l’organisation stratégique de l’effort, « en privilégiant un objectif sans oublier les autres ». Une solution qui permet de bien doser son attention.

Pour l’instant, avoue Jean-Philippe Lachaux, le processus est tellement complexe que les chercheurs ne savent pas encore comment le système exécutif du cerveau s’y prend. En bref, « le secret de l’intelligence n’a pas encore été percé », pas plus que celui du libre arbitre. A l’issue de ce passionnant voyage dans les méandres du cerveau, le chercheur en effet a la grande honnêteté intellectuelle de nous dire que « les neurosciences ne disposent pas de méthodes efficaces pour étudier les pensées ». La visite guidée scientifique des plus belles salles du château se poursuit donc par une visite libre des jardins, où se cultive notamment l’art de la méditation.

Car s’il n’y a pas d’exercice miracle pour « muscler » l’attention, il reste possible de réaliser certaines tâches en se mettant dans un état d’esprit qui va en faire un exercice d’attention. Ainsi de la cérémonie du thé.

Notre volonté ne contrôlant pas tout, le cerveau a besoin, pour acquérir des savoir-faire, de deux conditions, bien connues des pédagogues :

  • pouvoir essayer plusieurs fois sans être pénalisé,
  • avoir un retour sur la performance, pour affiner son niveau d’attention.

Des fautes d’inattention à la maîtrise de l’attention

Pourquoi la concentration ne suffit-elle pas à éviter les fautes d’inattention ? A cause d’une « mauvaise programmation de l’attention » qui peut être due à trois facteurs :

  • une mauvaise intensité : quelle quantité d’attention faut-il pour réaliser la tâche ?
  • une mauvaise cible : à quel niveau de détail faut-il placer son attention ?
    • Des études ont remarqué que les experts portent leur attention à un niveau plus global que les novices. De plus, ce n’est pas la même zone du cerveau qui travaille. L’apprentissage de la lecture fait passer l’attention du niveau de la lettre à celui de la syllabe, puis du mot. Quand la lecture est acquise, il faut la même attention pour lire un mot simple et un mot complexe –  sauf si l’attention se porte sur la validation de l’orthographe, par exemple.
    • Néanmoins, de nombreuses études montrent, notamment chez les sportifs, qu’ »une volonté trop forte, guidée par un souci exagéré de bien faire, aboutirait à une crispation générale du cerveau et à un niveau d’attention trop local, causant ainsi une perte de coordination et de vitesse ».
  • un mauvais timing. Tout changement a un coût – et mélanger deux tâches complexes revient à donner des consignes contradictoires au cerveau. Là encore, seuls les « experts » peuvent donner l’impression de faire plusieurs choses à la fois, alors que leur cerveau, en fait, bascule plus vite d’une tâche à l’autre que le cerveau du néophyte. Notamment parce qu’ils ont su « échantillonner » leur attention pour respecter une cadence propre à chacune de leurs actions.

De l’apprentissage à la maîtrise

Inutile de dire que cela est très difficile pour un enfant ! D’autant plus que ce que l’adulte considère comme une seule tâche (résoudre un problème de géométrie, par exemple), est vécu par l’enfant comme une imbrication de tâches complexes : préparer son cahier selon les normes requises, tirer des traits droits, écrire proprement, construire une phrase, effectuer des opérations, se relire… C’est pourquoi il est très utile de décomposer les tâches en « bulles de simplicité », selon le principe « un objectif simple, une durée limitée », jusqu’à ce que les élèves soient devenus des « experts » capables d’anticiper et de trier les objectifs. Laisser, par principe, un enfant « se débrouiller » seul pour organiser sa pensée et réaliser une tâche trop complexe génère anxiété, fatigue, décrochage et sentiment d’échec. Le stress et la fatigue modifient la chimie du cerveau, qui perd de sa lucidité.

Peu à peu, le cerveau de l’enfant se construit un ensemble de procédures automatiques, qui vont se loger dans des régions cérébrales « de plus bas niveau » et ne demander que très peu d’attention ; en parallèle, le système exécutif du cortex frontal va pouvoir passer en « mode stratégique », c’est-à-dire réfléchir pour atteindre un objectif nouveau. D’où l’intérêt des exercices de mémorisation, qu’il s’agisse des tables d’opération, des conjugaisons ou des grandes dates de l’histoire de France. En libérant de l’attention, la mémoire permet d’aller plus loin dans la réflexion et d’améliorer son expertise – une grande source de satisfaction.

Un dernier chapitre revient sur la chimie du cerveau et les troubles de l’attention, les fameux TDA, ou TDAH, quand ils sont liés à une hyperactivité. Et qui dit chimie dit pharmacopée, avec des médicaments qui affectent l’équilibre chimique du cerveau. Chez l’enfant, ces troubles peuvent aussi être régulés par des pratiques non chimiques, telles les méthodes de « bon sens » évoquées dans l’ouvrage.

Jean-Philippe Lachaux, Le Cerveau attentif, Odile Jacob, 2011, 370 p., 23,90 €
Le blog de Jean-Philippe Lachaux : http://www.lecerveauattentif.fr/CA/Blog/Blog.html
Jean-Philippe Lachaux sur Radio France Internationale: http://www.rfi.fr/emission/20110613-1-sert-attention

Partager cette article