Automne 1992 : naissance d’une école

En ce temps de la Nativité, je voudrais vous raconter l’histoire de la naissance de l’école Saint-Dominique du Pecq. En 1992, il y avait quelques dizaines de ces écoles hors contrat. Il y en a 2 600 aujourd’hui. Cette réalité doit être connue et soutenue par tous les moyens possibles. C’est le combat que nous menons chaque jour à la Fondation pour l’école. Bonne lecture ! Michel Valadier

Et si l’on fondait une école ?

C’était un vendredi soir d’automne 1991. J’étais avec PierreEmmanuel chez notre ami commun, Christian. Nos filles étaient scolarisées dans la même pension près de Caen. Nous prenions un verre en attendant l’arrivée de Sylvie, l’épouse de Christian, qui les ramenait chaque vendredi ; je me chargeais du trajet le lundi matin…

La conversation glisse sur l’école, les levers difficiles de nos enfants le lundi aux aurores, etc. Soudain, Christian lance : « Et si on fondait une école ? » L’étonnement cède vite la place aux sourires et au bout de quelques minutes passées sur le sujet, nous changeons de conversation…

Une idée qui trotte

Ces propos bravaches auraient pu rester sans lendemain, nous aurions repris nos discussions le vendredi suivant en faisant tourner les glaçons dans nos verres. Mais, sur la route du retour à la maison, après avoir pris des nouvelles de ma fille Solange, 8 ans et deuxième de nos cinq enfants à l’époque, mon esprit commence à divaguer. Je me rappelle alors avoir demandé, un an auparavant, un article sur les écoles libres à Jacques Laffont pour la revue de « Renaissance catholique » dont j’étais le délégué général à l’époque. Jacques était bénévole de l’association.

Nous avions identifié dix écoles catholiques libres dites « hors contrat » qui ne dépendaient pas d’une congrégation religieuse ou d’une société sacerdotale. C’était le début… mais nous l’ignorions, bien sûr. L’enquête de Jacques fit bien ressortir les conditions de la réussite de ces écoles.

À l’étonnement de tous, la question financière n’était pas le souci premier, même si toutes ces écoles cherchaient des bienfaiteurs pour combler leur déficit récurrent. Non, le plus délicat, semble-t-il, était de trouver un directeur et des locaux.

Nourrie de ces considérations, l’idée lancée par Christian me trotte dans la tête toute la semaine. J’en parle avec Claire, ma chère épouse, et le vendredi suivant, toujours un verre à la main, je remets le sujet sur la table. La conversation, informelle au début, prend vite un tour exaltant. Et pourquoi pas ?

Nous décidons alors de sonder quelques amis, chacun de notre côté. Christian en parle à Étienne et Sabine. De mon côté, j’approche Emmanuel et Guillemette. Sans le savoir, nous venions de constituer notre noyau dur ; les cinq ménages fondateurs de l’école primaire. Reste à trouver la directrice !

Les bonnes personnes

Très vite une amie me parle d’Anne, institutrice à l’école DonBosco de Paris. Anne a déjà une bonne expérience et une excellente réputation de professeur. Dès notre premier entretien, elle manifeste son intérêt et même son enthousiasme. Le premier contact avec les cinq familles est prometteur. Nous lui demandons de chercher une institutrice car nous voulons ouvrir tous les niveaux du primaire dès la première année.

De notre côté, nous nous mettons en chasse pour trouver des locaux. Dans l’Ouest parisien, la chose n’est pas évidente. Je parle du projet au député de notre circonscription, Pierre Lequiller, qui nous donne quelques idées… Sans attendre, nous nous entendons sur le nom à donner à notre future école. Celui du grand saint Dominique s’impose quasiment sans débat.

Cette figure de moine missionnaire zélé et attaché au travail intellectuel était le saint patron du MJCF, Mouvement de la Jeunesse catholique de France, dont nous sommes quasiment tous issus. Il y eut bien des discussions et des débats entre nous pendant toutes ces années, mais notre filiation commune nous donnait une capacité à nous entendre rapidement et à agir comme « un seul homme ». Là se trouve sans aucun doute notre principal secret.

Bien que n’ayant pas encore trouvé les fameux locaux, il faut faire connaître notre projet à un maximum de familles. Nous organisons donc des réunions dans nos salons respectifs, par groupes de sept ou huit personnes. Anne, la future directrice, fait des merveilles et rassure par son professionnalisme. Très vite, Isabelle – notre première institutrice – se joindra à elle pour se présenter aux futurs parents.

Grâce à notre réseau d’amis de jeunesse connus au MJCF nous arrivons rapidement à 19 élèves inscrits. Anne nous avait prévenus qu’il faudrait ouvrir une troisième classe si nous dépassions 20 élèves. Nous contactons les paroisses amies – il y en avait peu – et organisons une présentation aux sorties des messes. Nous parlons de l’école Saint-Dominique sans pouvoir dire où elle s’installera exactement. Anne et Isabelle montrent des cahiers d’élèves de leurs classes respectives.

L’esprit d’aventure pour une belle cause séduit de nouvelles familles et nous atteindrons finalement le chiffre de 32 inscrits à la première rentrée scolaire. Nous recrutons alors Caroline qui a enseigné plus de dix ans dans les petites classes de l’école SaintBernard à Paris. Nous sommes prêts à ouvrir une maternelle/CP, un CE1/CE2 et un CM1/CM2. Cependant, le mois de mars arrive et nous n’avons toujours pas trouvé de locaux…

Une date butoir

Nous devons donc réussir la gageure de garder les élèves inscrits sans pouvoir garantir aux professeurs et aux parents que nous aurons un lieu au mois de septembre. Nos amis nous aiment bien, mais il y a tout de même des limites à l’inconscience… En nous basant sur la coutume qui veut qu’un professeur qui démissionne informe son directeur à Pâques au plus tard, nous nous fixons cette même limite pour arrêter les recherches et, si nécessaire, reporter le projet.

En 1992, Pâques est le 19 avril. Le 16 avril au soir, j’assiste comme chaque année à l’office du Jeudi saint et adresse une prière suppliante au bon Dieu au moment de la consécration. Je n’ai pas oublié l’endroit exact où je me trouvais à l’époque dans l’église. À dire vrai, je suis désespéré car nous n’avons plus aucune autre piste. Le Vendredi saint, jour de grande tristesse pour les chrétiens qui commémorent la mort de Notre-Seigneur JésusChrist sur la Croix, se passe dans une ambiance priante mais angoissante car le directeur de l’école où sont scolarisés nos enfants ne les reprendra pas…

« De la sixième jusqu’à la neuvième heure, il y eut des ténèbres sur toute la terre » (Mt 27, 45). Cet extrait de la
Passion est plein de sens pour moi, au moment précis où il est chanté à l’église : dans quelle école allons-nous mettre nos enfants ? Mais, grâce à Dieu, avant la fin de cette journée, nos prières auront été
entendues. Claire, rentrant d’une course dans l’après-midi, déclare : « Je viens de voir un local commercial à
louer rue de Paris à Port-Marly, le long de la Seine, espérons qu’il conviendra. » Nous appelons immédiatement le propriétaire, M. d’Haussonville, et prenons rendez-vous le lendemain pour visiter les lieux.

Quand vous cherchez des locaux pour y installer une école, les obstacles sont nombreux car vous entrez alors dans la catégorie de « bâtiment recevant du public ». Outre la compatibilité générale des lieux au projet, que nous sommes capables d’évaluer au premier coup d’œil après avoir visité tant d’endroits, il faut vaincre l’appréhension légitime du propriétaire ; nous passons facilement pour des originaux : « Fonder une école ? Quelle idée bizarre. » En résumé, il faut que le local convienne, que le propriétaire soit d’accord, que les voisins ne soient pas contre, etc.

Nous voilà donc devant le n° 24 de la rue de Paris au Port-Marly. Le propriétaire nous accueille poliment et n’a rien contre notre projet. Premier soulagement… Nous entrons dans une cour qui sert de parking pour les entreprises installées dans un bâtiment à deux niveaux en forme de L. Un magasin d’encadrement de tableaux, l’Éclat de verre, occupe une grande partie du rez-de-chaussée. Au-dessus se trouve le siège de la société Tupperware.

Trois pièces accolées à l’Éclat de verre au fond de la cour sont à louer. Notre cœur bat la chamade car, du premier regard, nous savons que ces locaux sont adaptés. Avec quelques aménagements mineurs, ces bureaux peuvent devenir trois salles de classe. Mais il s’agit de ne pas effrayer le propriétaire avec nos contraintes d’aménagement. Grâce à Dieu, il est favorable à la liberté scolaire. Sans difficulté, il donne l’autorisation d’effectuer les travaux intérieurs. Nous n’osons pas aller plus loin dans un premier temps en parlant de l’accès des élèves et de la cour, par peur de sa réaction. Nous repartons confiants et convenons de revenir quelques jours après Pâques avec Anne, la future directrice, et nos amis pour avoir leur avis.

Détails pratiques

Lors du deuxième rendez-vous, Anne nous fait réaliser qu’il n’y a pas de bureau mais seulement trois pièces et un placard à côté de l’unique WC. Comme elle doit prendre une classe à temps plein, cela n’est pas rédhibitoire. Nous abordons alors la question de l’accès des élèves depuis la rue. M. d’Haussonville avait réfléchi à la chose et accepte de réserver un espace isolé de la cour pour la mise en rang. Il ira même jusqu’à acheter des barrières pour séparer l’entrée des élèves du parking. Mais il n’y a pas de cour de récréation.

Anne est habituée à ce problème,ayant enseigné à Paris pendant des années. Nous lui montrons une petite esplanade bordée de tilleuls, située le long de la Seine et à 150 mètres seulement. Cela fera l’affaire, à condition que la mairie ne nous crée pas d’ennuis. Il semble donc que tout soit en place pour démarrer.

Anne demande à visiter une nouvelle fois les locaux avec Isabelle, la maîtresse qu’elle veut embarquer dans l’aventure. Nous y retournons donc avec Claire. M. d’Haussonville nous reçoit une fois de plus. Une fois la visite terminée, nous nous retrouvons sur le trottoir devant le portillon qui servira d’entrée pour les élèves. « Il faut maintenant se décider », dis-je à Anne. L’air grave, elle demande à parler seule avec Isabelle. Je les vois s’éloigner lentement vers le centre aéré de Port-Marly et nous les perdons de vue. Tout dépend désormais de leur réponse. Nous attendons.

À cet instant précis, je réalise que la décision m’échappe et cela me met mal à l’aise car l’avenir du projet est entièrement entre leurs mains. Nous ne pouvons rien faire d’autre que prier et c’est ce que nous faisons. Les minutes passent, l’attente est pénible, interminable. Ces moments sont assez rares dans la vie d’un homme et pour cette raison, inoubliables. Nous sommes fin avril, si Anne et Isabelle renoncent, notre projet sera forcément reporté, voire condamné. L’attente se poursuit. « Elles sont longues à se décider, ce n’est pas bon signe », dis-je à Claire.

Cette situation représentait pour elles un saut dans l’inconnu, elles devaient démissionner de leur emploi pour se lancer dans l’aventure, ce qui n’était pas notre cas. Même si notre préoccupation à nous était de scolariser nos enfants car nous n’avions pas de plan B. Mon esprit passe en boucle les conséquences d’une réponse négative et je suis vraiment inquiet même si je ne veux pas trop le laisser paraître. Enfin, elles reviennent. De loin, je leur trouve l’air sérieux. Leur « langage » corporel ne laissant rien transparaître, nous allons devoir attendre quelques secondes encore… Nous nous avançons vers elles et Anne déclare : « On y va ! »

Deo gratias ! Transportés de joie, nous rentrons à la maison pour annoncer la bonne nouvelle à nos amis ; le téléphone portable n’existait pas encore en ce tempslà ! Un autre appel, moins facile, m’attend : je dois prévenir le père Bruno de Blignières, fondateur en 1988 de l’école SainteGeneviève. Celle-ci est située à 600 mètres des locaux que nous avons trouvés. Il connaît notre projet, l’encourage même et sait que nous avons cherché plus loin dans un premier temps ; mais nous n’avons rien trouvé et, sauf à renoncer, voilà que la seule possibilité qui nous reste est de nous installer rue de Paris à Port-Marly. Il faudra un peu de temps pour que nos relations reprennent un cours normal.

Face à l'administration

Maintenant que le plus dur est fait… du moins, c’est ce que nous pensions, nous entreprenons les quelques démarches administratives. En 1992, il suffisait d’écrire trois lettres pour informer de l’ouverture d’une école. Une au procureur de la République, une au maire et une au recteur d’académie. Au courrier adressé à ce dernier, nous devions joindre la photocopie du diplôme du baccalauréat de la future directrice qui devait avoir enseigné au moins 5 ans.

Sans tarder, je rends une visite de courtoisie au maire du Port-Marly. Je connais déjà M. Didier puisque nous habitons la commune depuis 1988. La situation est compliquée en raison de ce que l’on appelait alors « les événements » autour de l’église paroissiale Saint-Louis, après la mort du curé, le chanoine Roussel, en 1985. Sa particularité était de célébrer la messe traditionnelle (en latin) et l’évêque voulait que désormais la réforme liturgique s’applique dans
cette église. Il se trouve que la plupart des fidèles n’étaient pas de cet avis, ils firent alors appel au père de Blignières pour leur célébrer la messe et ce fut le début de « l’affaire ». Ajoutons que beaucoup de ces fidèles n’habitaient pas la commune.

L’accueil du maire est poli, sans plus. Par prudence, je n’évoque pas le problème des récréations. L’été 92 est occupé par les travaux d’aménagement et d’autres réunions pour convaincre quelques parents supplémentaires de nous rejoindre. Pouvoir enfin donner une adresse est évidemment un élément essentiel pour les familles. Aucune de celles qui avaient donné leur accord n’a fait défection, les liens d’amitié l’ont emporté sur le doute. Après une dernière séance de peinture, de ponçage des tables récupérées ici ou là et de ménage, nous sommes prêts.

Le jour de la première rentrée arrive enfin et l’émotion est vive. 32 élèves se regroupent dans la minuscule cour de 90 m2. Les quinze familles sont présentes pour ce grand jour, avec les deux parents pour la plupart. Longtemps après l’entrée en classe de leurs enfants, ceux-ci restent parler sur le trottoir. Passé les « premières fois » : première récréation, premier repas, première sortie le soir, premier service de ménage assuré par les mamans, etc., une petite routine s’installe progressivement. Ce n’est en fait que le début d’une longue aventure.

Face à la mairie…

Une semaine après la rentrée, coup de fil affolé de la directrice : « Des messieurs sont là emmenés par un pompier. » La commission de sécurité vient de débarquer… Étant moimême bloqué à Paris, Claire se rend immédiatement sur les lieux et se retrouve face à un représentant de la mairie, un élu municipal, un policier, un représentant de la sous-préfecture et le responsable de la commission : l’adjudant Ménageois des pompiers de Saint-Germain-en-Laye.

Rappelons ici qu’en 1992, le gouvernement était socialiste ; notre initiative n’était pas bien vue des autorités. Le propriétaire, M. d’Haussonville, se joint à Claire et Anne, notre directrice. L’adjudant Ménageois visite les lieux et voit immédiatement les insuffisances de notre installation : « Vous n’avez qu’une issue, il en faut deux ». « Quel signal sonore avez-vous pour évacuer les locaux en cas d’incendie ? ». La surface totale de l’école était de 100 m2… « Vous n’aviez pas le droit d’ouvrir comme cela, il fallait demander le passage de la commission de sécurité et attendre que le maire signe un arrêté d’ouverture. »

Nous ignorions tout cela. À l’époque, il n’y avait pas de guide Je crée mon école. Bref, c’est un moment très désagréable. M. d’Haussonville propose de percer une deuxième porte pour régler la question la plus difficile de l’issue de secours. « En attendant, j’ordonne la fermeture immédiate de l’école, déclare l’adjudant d’un ton autoritaire. La commission de sécurité reviendra une fois les travaux de mise en conformité réalisés. » Au moment de se quitter, le même adjudant Ménageois prend Claire à part et lui dit sur un ton complètement différent : « Vous savez, j’ai été enfant de chœur du chanoine Roussel ! » Cette confidence consolante nous donne du courage, alors que le maire nous adresse le lendemain l’arrêté de fermeture de l’école.

Le soir même, le conseil d’administration se réunit pour dresser la liste des points non conformes et pour décider du maintien ou non de l’activité scolaire. À l’unanimité et sans beaucoup d’hésitation, nous décidons de continuer « comme si de rien n’était ». L’un d’entre nous déclare en souriant : « Cet arrêté de fermeture n’a pas de sens puisque visiblement l’école n’a jamais été officiellement ouverte ! » Nous gardons cette réflexion pour nous, prévenons les parents du passage de la commission et des travaux de mise en conformité sans les inquiéter au sujet de l’arrêté de fermeture. Nous appelons tout de même quelques parents pour leur donner davantage d’éléments, on ne sait pas comment les choses vont évoluer.

Officiellement ouverte !

Par ailleurs, je demande à rencontrer M. Didier, le maire de Port-Marly, pour lui dire que nous nous mettrons en conformité très rapidement, sous10 jours, mais qu’en attendant, nous sommes déterminés à maintenir l’école ouverte et que nous espérons pouvoir compter sur sa tolérance.

Comme nous l’espérions, pendant l’exécution des travaux, la mairie regarda ailleurs le temps que nous demandions le passage de la commission de sécurité. Entre temps, nous avions pris soin de nous faire conseiller par un cabinet spécialisé. Il se trouve que ce conseiller connaissait bien l’adjudant Ménageois. Un mois plus tard, les mêmes revinrent visiter l’école mais le climat n’était plus le même. La mise en conformité des locaux et la manifestation visible de notre détermination avaient eu raison des oppositions. Cet épisode fut un non-événement pour les parents et les élèves, mais pas pour nous. L’école Saint-Dominique était enfin officiellement ouverte !