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Nicolas Baverez: «L’éducation, priorité du prochain quinquennat»

Le temps n’est plus aux ajustements à la marge mais à une transformation radicale, autour de six grands principes.

CHRONIQUE du 10 janvier 2022

L’éducation constitue le premier défi pour les démocraties et le levier le plus efficace pour la sortie de la crise qu’elles traversent et qui n’a pas d’équivalent depuis les années 1930. Elle est en effet clé pour la productivité, qui dépend du capital humain dans une économie de la connaissance, pour la cohésion sociale et la réduction des inégalités, pour la citoyenneté, la confiance dans les institutions représentatives et la résistance aux tentations autoritaires.

L’effondrement du système éducatif français constitue dès lors un obstacle majeur à la reconstruction de notre pays et l’une de ses faiblesses les plus inquiétantes pour l’avenir. Sa crise est désormais systémique. Elle touche ses performances, avec le recul depuis 2000 dans le classement Pisa des 15 et 11 rangs en lecture et en mathématiques aux 23et 25 rangs: 40 % des enfants ne maîtrisent pas en sixième les bases de la lecture, de l’écriture et du calcul. La dégradation est aussi nette dans l’enseignement supérieur, où elle s’accompagne d’un déclassement de la recherche avec la chute de la 5e à la 12e place mondiale pour les publications les plus citées.

Après l’abandon des humanités et des langues anciennes, ce sont l’ensemble des filières d’excellence qui ont été liquidées

Nicolas Baverez

Les causes de la débâcle éducative française ne sont pas à chercher dans le manque de moyens mais dans leur mauvaise utilisation au service d’une organisation obsolète. La France consacre au total 6,7 % de son PIB à l’éducation, ce qui est au-dessus de la moyenne des pays développés. Mais l’enseignement scolaire absorbe 5,2 % du PIB contre 4,9 % dans l’OCDE, tandis que l’effort pour l’enseignement supérieur est limité à 1,5 % du PIB pour 2,7 millions d’étudiants – contre 1,7 % du PIB au Royaume-Uni et 2,5 % aux États-Unis -. Les véritables raisons, comme l’a indiqué la Cour des comptes, résident dans la centralisation paralysante du système et l’absence d’autonomie des établissements, dans l’archaïsme et la rigidité du statut des enseignants, dans les insuffisances de l’évaluation.

Les réformes effectuées durant le quinquennat d’Emmanuel Macron ont eu des effets très contrastés et ont plutôt aggravé la situation. Deux sont excellentes: le dédoublement des classes en CP dans les zones prioritaires et la spectaculaire relance de l’apprentissage. Elles ne parviennent pas à compenser la calamiteuse réforme du lycée qui a fait éclater les classes et a détruit l’enseignement des mathématiques et des sciences: seuls 37 % des lycéens de terminale suivent encore des cours de mathématiques, dont les heures ont diminué de 18 % dans l’ensemble du secondaire. Après l’abandon des humanités et des langues anciennes, ce sont l’ensemble des filières d’excellence qui ont été liquidées, avec pour effet le tarissement des recrutements des classes préparatoires, et donc la disparition à terme des grandes écoles. Enfin, la forte augmentation des rémunérations des enseignants a été accordée sans aucune contrepartie en termes d’amélioration de temps de travail, de fonctionnement en équipes pédagogiques ou de présence dans les établissements.

Longtemps masquées, les conséquences de la déconfiture éducative apparaissent au grand jour. Les démissions d’enseignants se multiplient, aggravant la difficulté croissante à attirer les talents, notamment dans les matières scientifiques. La productivité de l’économie, et donc la croissance, est condamnée à stagner alors qu’un emploi privé sur deux est occupé par un salarié ne disposant pas des compétences suffisantes. L’illettrisme et l’innumérisme se répandent dans la société, accentuant le décrochage face aux démocraties d’Amérique, d’Asie ou d’Europe du nord.

Le temps n’est plus aux ajustements à la marge mais à une transformation radicale autour de six grands principes. Une loi de programmation associant meilleure efficacité de la dépense dans le scolaire et réinvestissement dans le supérieur à hauteur de 2 % du PIB en contrepartie de la libéralisation des droits d’inscription ; la reconnaissance de la pleine autonomie des établissements et des universités ; le déplafonnement de l’offre de l’enseignement privé sous contrat de l’école maternelle au lycée, limitée à 20 % alors qu’il affiche des performances très supérieures à recrutement et territoire identiques ; le renforcement de la formation des enseignants et l’annualisation de leurs heures de service ; la réhabilitation du travail, de l’excellence et du mérite ; la défense de la liberté académique définie par le respect de l’objectif du savoir et de la démarche scientifique.

Leibnitz affirmait à raison que «l’éducation peut tout: celui qui en est maître peut changer la face du monde». Elle constitue plus que jamais l’investissement le plus productif pour une nation et le meilleur moyen de repositionner la France parmi les puissances du XXI siècle.

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