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L’étude dans la Tradition juive

En soixante ans, les écoles juives ont connu en France un développement tout à fait remarquable. En 2010, le Fonds Social Juif Unifié répertoriait 102 groupes scolaires, soit 283 établissements, dont 148 en cours de contractualisation. Ces écoles accueillent aujourd’hui plus de 30 000 élèves dont 15 % dans le  hors-contrat. « Grâce et avec l’école, la communauté active s’est renouvelée, s’est développée, s’est rajeunie, est revenue à ses sources identitaires », explique Patrick Petit-Ohayon, directeur de l’Enseignement du Fonds Social Juif Unifié et animateur du réseau des écoles juives en France. Il nous donne ici une tribune libre sur l’importance de l’étude dans la Tradition juive.

TRIBUNE LIBRE

Dans l’histoire, bien avant Charlemagne et Jules Ferry, c’est Rabbi Josué ben Gamla qui fit créer des écoles dans toutes les villes d’Israël et qui rendit sa fréquentation obligatoire pour les enfants, à partir de 6-7 ans (voir Talmud Baba Bathra 21a). Or, on se situe là dans les années – 50.

Pourquoi une telle institution ?

Il s’agit, en fait, pour les Sages de l’époque – on se croirait à la nôtre – de répondre à une carence parentale. En effet, selon le texte biblique, c’est aux parents qu’incombent, non seulement, l’éducation, mais également l’instruction des enfants. Ceci, en application du verset du Deutéronome XI, 19 : « Enseignez-les à vos enfants [les paroles de Dieu consignées dans le Pentateuque] en les répétant sans cesse, quand tu seras à la maison ou en voyage, en te couchant ou en te levant ».

Cette obligation de transmission de la parole divine se fait de manière privilégiée dans la cellule familiale et dans des circonstances diverses. Cependant, entre l’objectif et les moyens de l’atteindre, il y a parfois des adaptations à mettre en œuvre. Que faire pour des enfants malheureusement orphelins ou pou ceux, pour lesquels, les parents n’accompliraient pas leur mission parentale ? Les raisons ne changent pas par manque de temps, par manque de savoir faire, mais aussi par manque de connaissances personnelles. D’où l’idée de mettre en place des structures d’accueils pour ces enfants, pour acquérir ces connaissances grâce au savoir faire de professionnels, délégués par les parents pour remplir ce devoir en leurs lieux et places.

Mais pourquoi est-ce si important d’instruire tous les enfants dès leur plus jeune âge et de rendre cela obligatoire ?

Parce que l’étude est un commandement biblique ! Maïmonide – dans son code juridique – écrit en se basant sur la Bible et le Talmud : « Tout juif est astreint au devoir d’étudier la Loi [la Bible étant la Loi écrite et le Talmud, la Loi orale mise par écrit], qu’il soit pauvre ou riche, qu’il ait le corps intact ou diminué par des infirmités, qu’il se trouve dans la fleur des ans ou privé de sa force par un grand âge. Même plongé dans la misère, ne subsistant que grâce à la charité ou mendiant de porte en porte, même marié et chargé d’enfants, il a le devoir de se réserver de jour comme de nuit, du temps pour l’étude de la Loi ».

C’est donc un devoir essentiel de 7 à 120 ans. Mais pourquoi est-ce si important d’étudier ? Pour trois raisons essentielles que l’on connaît bien en éducation. Pour savoir, savoir faire, savoir être.

Étudier pour savoir

Dans la tradition juive, l’accès au savoir est l’affaire de tous, car la Tora – les Dix Commandements – a été donnée au pied du Mont Sinaï à l’ensemble du peuple juif. La parole de Dieu a été adressée à tous et, de ce fait, l’accès à Dieu et à son enseignement est ouvert à tous.

Certes, il y a des maîtres qui sont en quelque sorte des professionnels de l’étude, des spécialistes de telle ou telle question juridique ou philosophique : ce sont les rabbins. Ils ne sont pas des intermédiaires entre le peuple et Dieu. Ils sont, d’une certaine manière, des personnes ressources qui consacrent tout leur temps à l’étude. L’accès à la compréhension doit être ouvert à chacun en fonction de ses capacités intellectuelles et pour ce faire, on a besoin d’accompagnateur. C’est sur la base de ce savoir qui ne doit pas être que de l’érudition, que se construit la relation de chacun avec Dieu.

Ce savoir s’élabore, non seulement, dans la prise de connaissance des différents textes de la tradition rabbinique et des commentaires élaborés au cours des siècles, mais il se construit également essentiellement dans la confrontation directe avec le Texte. Il ne s’agit pas de savoir réciter le Pentateuque par cœur. Il s’agit de l’interroger, de l’interpeller sur ce qu’il a à nous dire, ici et maintenant. C’est ce questionnement incessant, épaulé par des maîtres de toutes les époques, que le lecteur actuel peut en extraire un savoir utile pour l’homme ou la femme du XXIe siècle.

Étudier pour savoir faire

La Bible, comme chacun le sait, contient également des règles de vie : des règles religieuses, mais aussi, des règles sociales, morales, commerciales, etc. qui encadrent toutes les dimensions du quotidien.

Dès lors, chacun doit savoir quoi faire et comment le faire. « Nul n’est censé ignorer la Loi » ! Mais pour cela, il faut s’en donner les moyens. L’étude doit aussi mener à l’action.

Étudier pour savoir être

Il ne suffit pas de savoir et de savoir faire pour être pleinement humain. Il faut également donner du sens à ce que l’on fait et en avoir conscience. Tout acte est signifiant en soi, pour les uns et pour nous-mêmes. Mais celui qui agit ne mesure pas toujours l’ampleur de l’impact de ses agissements. Ce n’est que par l’étude que l’on peut être dans l’agir pleinement signifiant. Or, c’est bien cela qui fait l’une des caractéristiques humaine : sa capacité de choisir et la conscience de ses choix. Un homme n’est ni un pantin, ni un singe imitateur. Pour être homme, il doit choisir son comportement en sachant pourquoi il choisit, ceci ou cela, afin d’être entièrement responsable et, en quelque sorte, adulte.

Dès lors, l’école est le lieu par excellence de l’apprentissage et d’expérimentation des savoirs, des savoirs faire et des savoirs être. C’est un lieu d’amorçage d’une dynamique qui devrait se prolonger tout au long de la vie. Cequi vaut pour les savoirs dit religieux, vaut pour les savoirs généraux qui constituent les paramètres indispensables à la mise en phase avec son temps et son lieu d’habitation. Les deux sources de savoirs participent à l’élaboration de l’homme adulte, donc responsable.

Pour en savoir plus : Patrick Petit-Ohayon, Des Provisions pour la route – quelle éducation juive pour demain ?, éd. Biblioeurope/FSJU, 2009, 322 pages, 22 euros.

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