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Le témoignage d’un agrégé de mathématiques

Le nouveau lycée d’Armor s’apprête à accueillir à la rentrée 2016 des élèves de 2nde, Première et Terminale. Cette initiative, portée par François Chabanel, se fonde sur son parcours d’enseignant déçu par le système scolaire et universitaire français. « Ma riche expérience de professeur agrégé de mathématiques, en lycée, collège, BTS, IUT et licence de mathématiques, m’a ouvert les yeux sur le fait que le système éducatif français n’était ni motivant ni performant. Les objectifs ne sont souvent clairs ni pour les élèves ni même pour les enseignants. » François Chabanel nous présente ici la manière dont il souhaite dépasser ces constats en construisant le projet du nouveau lycée d’Armor.

 » Le point de vue que je livre ici est bien sûr fondé sur mon expérience d’enseignant. J’ai exercé dix-neuf  ans  dans le secondaire en lycée et collège comme professeur agrégé de mathématiques après une expérience de trois ans comme ingénieur R&D. J’ai démissionné de l’institution en septembre dernier avec le projet de monter une petite structure d’enseignement claire et stimulante, un bol d’air en somme, à la fois pour le prof et pour les élèves.

Je commence par le lycée qui s’achève par le fameux Baccalauréat. De nombreux parents s’inquiètent de voir leur enfant s’y ennuyer et ressentent de l’appréhension en constatant que ce dernier freine des quatre fers lorsqu’il s’agit de fournir un effort scolaire à la maison. Puis vient le temps où le parent est provisoirement rassuré : les notes ont connu des hauts et des bas difficilement explicables d’ailleurs, on s’est fait quelques frayeurs, mais le Bac a été décroché, parfois même avec une mention qu’on n’attendait pas !

Chouette ! Le bout de papier qu’on tient pour nécessaire  est enfin en poche. Soit. Cependant la vérité c’est que ce Bac n’est peut-être pas si nécessaire et qu’en tout cas il n’est pas suffisant.

Le recteur de l’académie de Rennes le dit lui-même   « L’ambition des élèves bretons n’est pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être au regard de leurs performances scolaires » (entretien publié sur le site de « L’étudiant » le 29/03/2013).

Pourquoi s’étonner que le jeune se retrouve si souvent en échec par la suite ? S’il a passé son temps à s’ennuyer pendant les cours et qu’en plus il n’a jamais travaillé avec enthousiasme chez lui, il serait étonnant qu’un solide édifice de connaissances se soit construit malgré tout.

Comment donc sont évaluées les « performances scolaires » pour que des élèves tout à fait démotivés puissent finalement apparemment répondre aux attentes ?

Prenons d’abord les maths. Dans notre pays, on dit faire faire des maths à tout le monde et on sous-entend même que le niveau se complexifie de la sixième au Bac. Pour laisser croire cela, ou bien pour essayer de se convaincre de cela, les programmes contiennent des notions qui apparaissent toujours de plus en plus savantes. Ainsi, en Terminale, un chapitre est consacré à la notion d’intégrale par exemple. Cela fait sérieux, mais en réalité, ces longs cours sont vides, vides de ce qui leur donnerait un sens. Puisque le programme n’est qu’un vernis (y compris en S), on ne peut évaluer que le vernis, le sens profond de la notion ayant d’emblée été évacué. C’est un peu comme si on décrétait que quelqu’un savait jouer du piano parce qu’il avait réussi à taper sur une touche.

Un exemple dont on ne sait s’il faut en pleurer ou en rire est le suivant
(Les sujets de Bac en regorgent de ce genre) :

Sans titre

 

 

 

 

Pourquoi admettre cette égalité tombée d’on ne sait-où ? Cela n’a aucun sens. C’est tout sauf des mathématiques. Il ne reste au candidat qu’à bidouiller un petit bout de calcul qui n’en n’est même pas un, consistant à recracher une formule qu’on a vidé de son sens. En résumé, les programmes de maths en vigueur sont à peine des maths, il est par conséquent cohérent que les évaluations n’en soient pas non plus. Ce glissement progressif qui nous a conduit jusque-là permet à des élèves qui par exemple ne savent pas que 0,01 vaut 10 fois 0,001 ou que =0,25 de décrocher le Bac S sans encombre.

C’est un peu la honte pour nous lorsque nous recevons dans nos classes les correspondants allemands qui eux n’ont pas été biberonnés à la calculatrice. Ils voient de leurs propres yeux la faiblesse du niveau de leurs camarades français.

Pour les sciences physiques, on en est arrivé à fabriquer des sujets de Bac qui font une dizaine de pages et couvrent tous les thèmes : de la pomme qui tombe par terre à la pollution des mers en passant par les théories de la relativité. Ce serait-t-y pas un peu utopique que des élèves qui ne reçoivent qu’un saupoudrage de connaissance sur tout ça, y comprennent quelque chose ?

La solution, c’est de se dire que tout le monde a quand même un peu compris et mérite une bonne note. Le problème est ainsi résolu.

Je terminerai avec les langues vivantes. Là aussi, ça vaut son pesant de cacahuètes. L’évaluation au Bac a été tellement théorisée que les profs les plus scrupuleux se sont déjà arraché tous leurs cheveux.  Les élèves passent leur année de terminale à se creuser la tête sur des problématiques liées à chacune des notions suivantes : Mythes et héros, espaces et échanges, lieux et formes de pouvoir, l’idée de progrès. Autant dire qu’on prend bien soin de les  éloigner d’un véritable apprentissage de la langue, un peu comme en maths finalement on les éloigne des maths. Ils se focalisent en fin de compte en tout et pour tout sur quelques articles de journaux ou quelques illustrations sur lesquelles ils s’entraînent à réciter des phrases comportant des mots techniques ronflants. Le pire, c’est que beaucoup d’élèves ne sont pas si choqués que ça, s’imaginant que c’est bien cela apprendre une langue. Il faut dire qu’ils sont bercés dans le n’importe quoi depuis belle lurette. En ouvrant le livre d’anglais de seconde de mon fils à la rentrée, je suis tombé sur une rubrique « Words to remember ».

Voici la liste : reggae, Banghra, dreadlocks, racism, diversity, melting-pot, tolerance, culture-clash, integrate into society.  Les jeunes seraient certainement plus motivés par l’école si le système ne se moquait pas d’eux. Je ne veux pas dire à travers tout cela que les élèves qui réussissent très bien au lycée n’ont aucun mérite. Une bonne réussite dans la durée est toujours le signe d’un certain effort et d’une aisance à décoder ce que l’adulte attend, même si c’est en définitive très banal et si ça ne contribue en rien à un véritable enrichissement intellectuel. Je n’ai pas évoqué le Français, les SVT ou l’histoire-géo mais il y aurait certainement beaucoup à dire.

J’en viens au collège. On y attend des enseignants qu’ils notent les élèves tout en ne les notant pas. Ainsi le résultat au brevet des collèges est donné par une moyenne alors que parallèlement l’enseignant évalue l’élève selon la grille du socle commun de compétences. La validation de l’acquisition de ce socle étant une condition nécessaire à l’obtention du brevet, l’enseignant est sommé de valider en masse par un logiciel informatique les compétences des élèves. Par exemple en maths figure l’item : la connaissance des unités de longueur, aire, volume, masse et vitesse et la maîtrise des changements d’unité. En réalité une majorité des élèves de série S n’a toujours pas acquis cette compétence. Hypocrisie quand tu nous tiens !

Pour ce qui est des options Euro ou langue ancienne, j’ai pu constater qu’elles généraient un certain enthousiasme. Elles sont ouvertes à tous et ne recrutent pas uniquement dans les couches sociales favorisées. Elles ont de plus l’avantage de permettre à l’enseignant de délivrer un contenu clair qui ne soit pas réduit à une vague bouillie superficielle. C’est une opportunité qui se fait rare. L’interdisciplinarité au collège sur laquelle semble parier le ministère va continuer de précipiter la faillite du système et d’accentuer les inégalités. Seuls les élèves ayant acquis des bases solides (souvent par le biais de leur environnement familial) sont susceptibles de tirer profit de ce genre de travail. Les autres se sentent désorientés et au mieux s’attachent à la forme : faire un poster avec de jolies couleurs etc. Cette interdisciplinarité a déjà été mise en œuvre pendant quelques années à travers les IDD (itinéraires de découverte) puis abandonnée.

Dans cette confusion générale, je ne vois qu’une solution : dénationaliser progressivement l’école pour libérer les énergies de ceux qui aiment ce métier et ont envie de mettre en place de vraies filières de formation. »

Pour lire plus d’informations sur le nouveau lycée d’Armor, rendez-vous sur le site : www.lenouveaulyceedarmor.fr

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