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Etats généraux du numérique pour l’Education : la Fondation sur TV5 Monde

https://static1.ozap.com/articles/7/58/80/37/@/4628002-logo-de-tv5-monde-opengraph_1200-4.jpg« On habitue les enfants à ne désirer que ce que l’ordinateur peut leur donner »

Les États généraux du numérique pour l’éducation qui auront lieu les 4 et 5 novembre 2020, ont déclenché une levée de boucliers de 26 associations qui dénoncent les effets délétères des écrans et du tout numérique à l’école.

Le ministère français de l’Éducation nationale a lancé en juin 2020 une consultation qui conduira à la tenue d’États généraux du numérique pour l’éducation, les 4 et 5 novembre prochain, à Poitiers. Des collectifs et associations opposés au « tout numérique à l’école » et d’alerte sur l’addiction aux écrans, ont écrit au ministre. Ils dénoncent une dérive en cours dans l’Éducation nationale. Entretien avec Catherine Lucquiaud, docteure en informatique et membre de l’Association contre l’utilitarisme et le numérique éducatifs.

La crise sanitaire causée par l’épidémie de COVID-19 est à l’origine de la consultation lancée en juin par le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Cette consultation permettra la tenue des États Généraux du numérique pour l’Éducation ce 4 et 5 novembre 2020. Les enjeux, selon le ministère, sont principalement ceux de « la continuité pédagogique, éducative et administrative ainsi que les nouvelles modalités de travail, à distance puis « hybrides » (présence et distance)« .

Le gouvernement a déjà mis sur pied un projet dès cette rentrée, nommé les « Territoires numériques éducatifs ». Selon le ministère, c’est une « stratégie pour le numérique éducatif qui se traduit par le lancement d’un projet innovant et pragmatique« . Deux départements sont pour l’instant concernés, l’Aisne et le Val d’Oise,  déclarés « les pionniers d’un déploiement sur tout le territoire d’outils qui répondent aux besoins de tous. » Cette stratégie se traduit par « un test de déploiement d’équipements numériques, de contenus pédagogiques et de dispositifs de formation des professeurs et des familles« .
Les raison invoquées pour accélérer l’installation de dispositifs numériques dans l’enseignement — que les États généraux devraient valider — sont liées « au confinement qui a provoqué un accroissement des inégalités entre élèves, entre familles, parfois entre professeurs, en fonction de leur degré d’appropriation et d’accès au numérique« , selon le site du ministère de l’Éducation nationale. Qui souligne ensuite, que « Jamais la notion de fracture numérique n’aura pris une telle intensité« .

Cette nécessité de passer au « tout numérique » à l’école ou de généraliser la tenue d’enseignements via Internet, n’est pourtant pas partagée par tous les acteurs concernés. L’ouvrage « Critique de l’école numérique« ,  écrit par des enseignants, des professionnels de la petite enfance et de la santé, s’était déjà inscrit en faux, il y a moins d’un an, contre les bienfaits pédagogiques et éducatifs — supposés — du numérique à l’école.

Aujourd’hui encore — et malgré les appels à réduire la fracture numérique entre les élèves—, des voix s’élèvent pour contester les choix du gouvernement en matière de « numérisation de l’enseignement ». Ce 12 octobre, une lettre ouverte aux organisateurs des États généraux du Numérique pour l’éducation a été publiée par un collectif de 26 associations qui demande à être représenté et entendu lors de cet événèment. Ce courrier était accompagné d’un autre, toujours signé par les 26 associations, intitulé « N’offrez pas des tablettes aux enfants ». Ce dernier dénonce les ravages du tout écran chez les élèves dans le cadre éducatif et l’échec du plan tablette de François Hollande entre 2013 et 2017.

Entretien avec Catherine Lucquiaud, docteure en informatique, porte-parole du collectif de 26 associations et autrice de la lettre ouverte aux organisateurs des États généraux du numérique pour l’éducation.

TV5MONDE : La continuité pédagogique a pu se faire grâce au numérique durant le confinement et le gouvernement voudrait généraliser ces nouvelles méthodes d’enseignement via des plateformes numériques  : qu’en pensez-vous ?

Catherine Lucquiaud, docteure en informatique, est aujourd’hui cheffe de projet au sein de la Fondation pour l’école.

Catherine Lucquiaud : Je pense que le numérique existe depuis assez peu de temps. Jusqu’à présent, on pouvait assurer la continuité pédagogique par plein d’autres moyens. L’un des moyens les plus utilisés était le manuel, tout simplement. Les manuels existent toujours, ils ont l’avantage d’avoir été travaillés et réfléchis par des équipes enseignantes avec des contenus qui sont normalement plutôt fiables et vérifiés par les éditeurs. C’est un outil qui est disponible tout le temps, même quand il n’y a pas de connexion Internet ou qu’il n’y a pas de courant électrique. Le manuel est un outil qui est disponible le temps nécessaire pour que l’enfant puisse lire, comprendre sa leçon, faire ses exercices et qui est personnel à l’élève. C’est-à-dire qu’il utilise son manuel tout seul, éventuellement avec ses parents ou avec les enseignants, mais en tout cas il n’a pas besoin de fermer son manuel parce que sa petite sœur a besoin du manuel, comme ça peut être le cas avec un dispositif numérique.

On voudrait nous faire croire que parce qu’on a développé ces outils numériques, plus rien n’est possible sans eux.

Et tout à coup, alors qu’il y a cet outil qui a fait ses preuves et qui marche très très bien, on voudrait nous faire croire, parce qu’on a développé ces outils numériques, que plus rien n’est possible sans eux. Il ne faut pas oublier non plus, que pour les parents, s’il est facile de savoir si son enfant travaille avec un manuel, fait ses devoirs, ou de pouvoir l’aider, c’est loin d’être aussi évident avec des dispositifs numériques. Par contre, vérifier que l’enfant, seul devant son ordinateur, fait uniquement ses devoirs, c’est simplement impossible.

La société française est passée au « tout numérique » en quelques années : pourquoi l’école ne suivrait pas ce mouvement général ?

La première question à se poser est de savoir si c’est un choix démocratique ou bien est-ce que ça a été imposé. Si c’est le cas, il faudrait savoir par qui cela a été imposé. Tout cet environnement numérique s’est développé sans que l’on soit interrogé sur ce que l’on avait envie d’avoir ou non. Pour l’instant nous avons très peu de recul et nous ne savons pas si c’est bon pour nous, pour la planète, pour les apprentissages, pour l’éveil des enfants.

L’argument d’une maîtrise supposée du monde numérique futur par les enfants, qui ne serait possible que si on les plonge dans un bain numérique dès leur plus tendre enfance, est un vaste mensonge.

Sous prétexte que nous avons basculé dans un monde essentiellement numérique, où l’ordinateur est quasiment indispensable pour à peu près n’importe quel métier, on voudrait l’imposer à l’école. C’est un emballement complètement délirant, c’est le hamster qui tourne dans sa roue sans savoir pourquoi il tourne.

Mais si les élèves ne sont pas mis devant des écrans, avec des apprentissages par ordinateur, ne vont-ils pas devenir moins performants et se décaler avec la société ?

Avant de mettre du numérique partout, commençons par regarder si les résultats sont positifs globalement ou pas. Il faut aussi regarder cet argument d’une maîtrise supposée du monde numérique futur par les enfants, qui ne serait possible que si on les plonge dans un bain numérique dès leur plus tendre enfance : c’est un vaste mensonge. Les codes informatiques de tous les logiciels que l’on est amené à utiliser, dans l’immense majorité des cas, ce sont des codes fermés. Donc même en connaissant le fonctionnement des algorithmes, on n’accède pas au code mais seulement à l’interface.

On rend les enfants dépendant, ils ne sont absolument plus autonomes, on les habitue à ne désirer que ce que l’ordinateur peut leur donner. C’est exactement l’inverse de ce qu’on prétend vouloir pour eux. C’est tragique.

En tant que docteure en informatique quand j’accède à l’interface d’un logiciel, je ne suis pas plus aidée que si je n’avais pas de doctorat en informatique, je suis obligée de rentrer dans les cases, de m’adapter à l’interface. Il faut savoir aussi, que même si les principes généraux de l’algorithmique ne changent pas, les connaissances en informatique sont obsolètes de plus en plus rapidement. Les interfaces changent en permanence, il faut constamment se réadapter, donc cette notion de maîtrise est totalement illusoire.

Mais pour autant, la compréhension technique de l’informatique, ses applications positives et négatives au cours de l’histoire moderne, ne sont pas enseignées à l’école : cela vous semblerait-t-il intéressant de le faire ?

Je suis informaticienne, je ne suis absolument pas contre l’utilisation de l’informatique. Je ne suis donc pas pour faire l’autruche, mais par contre, je suis pour utiliser l’informatique pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un outil. A partir du moment où ça apporte quelque chose, c’est intéressant de l’utiliser, quand ça n’apporte rien, ce n’est pas la peine. Entre les deux, il y a tout un panel qui mérite d’être exploré. Voir, par exemple, si les apports mis en face des aspects néfastes valent la peine qu’on accepte les côtés néfastes. Le philosophe Jacques Ellul a très bien expliqué que la technique, contrairement à ce qui est dit en général, n’est pas neutre. Elle est ambivalente. Il y a des aspects positifs et négatifs qui coexistent. Tous les côtés négatifs, de destruction de la planète, de consommation énergétique, d’industrie minière extrêmement polluante pour déployer le numérique dans nos sociétés, c’est une réalité. Pour un ordinateur de deux kilos, il faut au moins 800 kilos de matières premières extraites.

Ce vers quoi on va actuellement, c’est de faire que les enseignants ne deviennent que des animateurs, des gardes-chiourmes, qui devraient permettre aux élèves d’utiliser des logiciels qui vont leur dispenser les bons enseignements.

Donc, enseigner l’informatique, je n’ai absolument rien contre, mais en expliquant aux enfants comment ça marche, pour qu’ils comprennent ce que ça implique, ce qu’il y a derrière, pour qu’ils arrivent à une vraie maîtrise. Et quelque chose que l’on maîtrise vraiment, c’est quelque chose dont on peut se passer, dont on peut choisir de se passer. Or là, actuellement, ce n’est pas du tout ce que l’on fait. Aujourd’hui on plonge les enfants dans un bain de tout numérique et on les habitue à ne désirer que ce que l’ordinateur peut leur donner. On les rend dépendants, ils ne sont absolument plus autonomes. C’est exactement l’inverse de ce qu’on prétend vouloir pour les enfants. C’est tragique.

A quoi pourrait ressembler « l’école numérique » de demain, si elle devait se mettre en œuvre malgré tout ?

Je ne créerais pas d’école numérique, personnellement. On peut parfaitement enseigner l’informatique sans outils numériques, comme pour enseigner quoi que ce soit. Après, que certains professeurs souhaitent utiliser des outils numériques mis à leur disposition parce que c’est pratique pour enseigner telle ou telle chose, comme montrer une vidéo en classe, je n’ai absolument rien contre. Mais ça, c’est à la libre appréciation des enseignants. Ce vers quoi on va actuellement, par contre, c’est de faire que les enseignants ne deviennent plus que des animateurs, des gardes-chiourmes qui devraient permettre aux élèves d’utiliser des logiciels qui vont leur dispenser les bons enseignements. Là aussi c’est tragique à plusieurs titres, parce qu’on ne sait pas qui les a développés ces logiciels, comment, dans quel but. On ne sait pas quels sont les objectifs à long terme de ceux qui développent ces logiciels, ni quels vont être leurs effets ou même s’ils sont bien écrits.

Quand un enfant est devant un ordinateur, qu’il doit se connecter et utiliser Internet, il peut très bien avoir son manuel numérique ouvert et en même temps faire complètement autre chose.

On nous parle souvent de personnaliser les enseignements grâce à l’intelligence artificielle. C’est un vaste mensonge. On ne personnalise pas en réalité, on met simplement les enfants devant une machine, sans personne, et cette machine va seulement adapter le niveau des exercices en fonction des réponses de l’enfant. Ce qui veut dire que les enfants qui répondent la même chose auront les mêmes exercices, c’est donc une grande opération de formatage, encore une fois. Alors que la transmission d’humains à humains permet de s’adapter beaucoup plus finement et d’assurer une diversité qui est absolument indispensable à mon sens.

De nombreuses associations du collectif que vous représentez dénoncent les problèmes actuels d’addiction aux plateformes, de harcèlements en ligne, d’attention et de concentration qui affectent de nombreux élèves. Ces problèmes ne semblent pas pris en compte dans la réflexion du gouvernement sur l’école numérique. Qu’en pensez-vous ?

C’est une des raisons pour lesquelle je pense qu’il est néfaste d’introduire comme on souhaite le faire, massivement, des outils numériques en classe. Je reprends mon exemple du manuel scolaire dont je vous parlais plus tôt : c’est un outil stable, le contenu ne bouge pas. Avec un manuel, l’enfant travaille dessus, et effectivement il peut rêver, regarder une mouche ou un oiseau dehors, mais ça ne va pas aller plus loin. Par contre quand il est devant un ordinateur, qu’il doit se connecter et utiliser Internet, il peut très bien avoir son manuel numérique ouvert et en même temps faire complètement autre chose. Les ordinateurs sont des outils multitâches. L’enfant peut avoir accès à des choses qui sont extrêmement néfastes, de la pornographie, de la violence, des réseaux où ils rencontre des gens dont on ne connaît pas la provenance. Tout ça est extrêmement délétère. On va me dire, oui mais il y a des systèmes de contrôles parentaux. Sauf que les adolescents savent désactiver les contrôles parentaux, il faut arrêter de se leurrer.

C’est encore une fois une histoire de maîtrise. L’informatique et les outils numériques qui en dépendent sont des outils extrêmement complexes. Et plus quelque chose est complexe, plus c’est difficile à maîtriser et à contrôler. A la fin des années 70 il y avait trois chaînes de télévision et les parents pouvaient contrôler les programmes et éventuellement interdire l’accès de leurs enfants à la télé. Maintenant avec un ordinateur, une tablette ou un smartphone vous accédez à tout, potentiellement. Des choses qui peuvent être magnifiques et intéressantes, comme des choses absolument affreuses. Le problème est là, parce que garantir que les enfants vont accéder uniquement aux choses intéressantes ou belles est parfaitement impossible.

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