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Agnès Verdier-Molinié: «Pour nos enfants, une meilleure allocation des moyens éducatifs»

TRIBUNE – La Fondation iFrap publie, d’ici au premier tour de la présidentielle, dix études sur les sujets prioritaires du prochain quinquennat. Aujourd’hui, pour la deuxième de ces études, la directrice générale du think-tank libéral expose les mesures préconisées en matière d’éducation.

La question éducative sera au cœur des débats pour la présidentielle de 2022. On nous dit que la France décroche, que nous sommes mal classés? La France se place, dans le classement Pisa, à la 23e place sur 82 en lecture, 25e place sur 82 en mathématiques et en sciences. Selon les chiffres du ministère, un jeune Français sur dix est en difficulté de lecture. Certains pensent que nos problèmes de résultats scolaires viennent d’un manque de moyens et proposent d’augmenter les dépenses et les salaires des enseignants. Et si le sujet était plutôt celui d’une d’allocation des moyens plutôt que d’un manque de moyens?

Les évaluations nationales de 2019 sur les compétences des élèves montrent que ceux des écoles privées sous contrat ont de bien meilleurs résultats que ceux des établissements publics. 89,4 % des élèves de CM1 du privé maîtrisent bien le français contre 75,5 % dans le public, et c’est pire dans les établissements prioritaires REP et REP+, avec 54,9 % et 51,2 %. Des taux qui se confirment en sixième puisque, si 72,1 % des élèves du privé maîtrisent la compréhension et l’écrit en français, ils ne sont que 61,5 % dans le public hors éducation prioritaire (46 % en REP et 35,5 % en REP+).

La performance des élèves du privé est clairement meilleure selon les tests du ministère. Il est d’ailleurs dommage que les résultats bruts de Pisa ne soient pas différenciés entre le public et le privé. Pour y voir encore plus clair, il conviendrait d’ouvrir les données et de pointer les résultats établissement par établissement: on aurait alors sûrement des surprises, aux antipodes du storytelling de la Rue de Grenelle. Sur de nombreux territoires, en Bretagne ou en Pays de la Loire, l’offre d’enseignement privée est telle qu’on ne peut pas la soupçonner de sélection des élèves. Un manque de transparence que l’on retrouve sur la question budgétaire.

Dans le public, nous payons collectivement un surcoût de 2879 € de plus par élève et par an pour le premier degré public et un surcoût de 2883 € de plus par élève et par an pour le second degré public

En effet, il n’existe pas de budget établissement par établissement avec des données ouvertes aux citoyens qui permette de comparer les montants totaux dépensés par élève. On doit se contenter d’une comparaison de la dépense par élève (y compris la part payée par les parents) au niveau de la France. Si l’on compare ces données entre enseignement public et privé des premier (primaire) et second (collège et lycée) degrés, alors les chiffres sont édifiants: nous payons collectivement un surcoût de 2879 € de plus par élève et par an pour le premier degré public et un surcoût de 2883 € de plus par élève et par an pour le second degré public. Si tous les élèves de France étaient scolarisés dans le privé, on pourrait réaliser une économie en dépenses publiques d’environ 29 milliards d’euros par an.

Cet écart vient pour 6,1 milliards d’euros par an des rémunérations des enseignants du public par rapport au privé (les enseignants du privé touchent, en moyenne, un salaire net inférieur de 14,1 %) et pour 10,2 milliards des retraites plus généreuses des enseignants du public (calculées sur les six derniers mois) par rapport au privé (calculée sur les vingt-cinq meilleures années). Enfin, 13,1 milliards d’euros de ce surcoût sont issus de frais administratifs et de fonctionnement, supérieurs dans l’enseignement public par rapport au privé, dont 6 milliards de dépenses pour payer des agents publics «non enseignants». Cette surdépense vient notamment du fait qu’il y a un agent «non enseignant» pour 17 élèves dans le public contre un pour 24 élèves dans l’enseignement privé sous contrat.

Ces écarts entre dépenses d’éducation publique et privée se retrouvent aussi dans les comparaisons avec l’Allemagne. Loin de l’image répandue qui voudrait que l’on dépense beaucoup moins en France pour payer nos professeurs de l’enseignement public que nos voisins d’outre-Rhin, la France dépense plus que l’Allemagne par enseignant: le salaire moyen super brut (pensions incluses) d’un enseignant allemand étant de 76.628 € par an en moyenne contre 78.479 € pour un enseignant français. En cause? Le poids des contributions aux pensions deux fois plus élevées chez nous: 9,29 milliards d’euros de cotisations pour les pensions en Allemagne contre 18,76 milliards en France. Le sujet n’est donc pas le montant des moyens mis par la France dans l’éducation (au passage, nous dépensons près de 1 point de PIB de plus que les Allemands en dépense d’éducation), mais plutôt de comment ces moyens sont dépensés.

Si on se calait sur le même nombre de professeurs du public pour les premiers et seconds degrés en France qu’en Allemagne, on aurait environ 80.000 professeurs en moins, ce qui est tout à fait possible puisque environ 100.000 enseignants ne sont pas devant les élèves

Les professeurs allemands du collège et du lycée ont d’ailleurs, il faut le souligner, beaucoup plus d’obligations de permanences et de surveillance que les professeurs de France. Ils partent aussi plus tard à la retraite, travaillent un mois de plus sur l’année scolaire et sont obligés d’assurer jusqu’à 3 heures de remplacement par semaine. Les enseignants allemands du second degré assurent également 23 heures de cours par semaine et n’ont pas le droit de grève s’ils sont fonctionnaires. Ainsi, si on se calait sur le même nombre de professeurs du public pour les premiers et seconds degrés en France qu’en Allemagne, on aurait environ 80.000 professeurs en moins, ce qui est tout à fait possible puisque environ 100.000 enseignants ne sont pas devant les élèves (une économie potentielle de 6 milliards d’euros par an).

Forts de ces constats, il est temps de demander à l’occasion du débat présidentiel une réelle transparence à la fois sur les moyens alloués par établissement (toutes dépenses confondues: État, collectivités, parents) et les résultats de ces établissements aux tests internationaux ou aux tests du ministère.

Le blocage est tel sur ces données que la seule solution pour avancer et viser une bonne allocation des moyens éducatifs est de proposer de régionaliser totalement et le plus vite possible la gestion de la politique d’éducation, comme c’est le cas d’ailleurs en Allemagne. Il est temps aussi de donner l’autorité hiérarchique des chefs d’établissement sur tout le personnel intervenant dans leur établissement, de leur permettre de gérer un vrai budget et de recruter des professeurs. Pourquoi cette proposition de bon sens ne serait valable que pour la ville de Marseille?

Le bon sens serait aussi, étant donné le coût inférieur du privé et les meilleurs résultats de ses élèves, de permettre à tous les élèves qui le souhaitent de pouvoir être scolarisés dans le privé. La règle coutumière du 80/20, qui limite drastiquement l’offre privée sous contrat à 20 %, doit sauter.

À terme, ces réformes permettraient de rationaliser les dépenses d’éducation de 10 milliards d’euros par an tout en dégageant une enveloppe de 6 milliards d’euros pour permettre aux chefs d’établissements d’être de vrais chefs, aux manettes des évolutions de salaires de leurs équipes.

Directrice de la Fondation iFrap, auteur de «La France peut-elle tenir encore longtemps?» aux Éditions Albin Michel.

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