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« A quoi sert l’école aujourd’hui ? »

« Avant d’évaluer, l’école ne devrait-elle pas d’abord se donner pour mission d’accueillir convenablement les élèves ? », interroge Thomas Schauder, professeur de philosophie.

Publié le 19 novembre 2019 dans le journal Le Monde

Tribune. A chaque rentrée des classes, je commence par présenter la matière que j’enseigne. « Philosopher, dis-je à mes élèves, cela consiste à remettre en question quelque chose qui nous semble parfaitement normal. Par exemple : à quoi ça sert, l’école ? » Voilà une question qu’on ne se pose jamais. Nous y allons dès l’âge de 3 ans, nous y passons au moins une quinzaine d’années (beaucoup plus pour ceux qui poursuivent avec de longues études), et nous y mettons nos enfants. Mais pourquoi ?

Si je pose cette question, c’est d’abord et avant tout parce que l’institution elle-même, l’éducation nationale, ne semble plus se la poser, même lorsqu’elle s’attaque au chantier compliqué des programmes scolaires. Comme l’a déclaré au Monde l’ancien inspecteur général Roger-François Gauthier en septembre, « on [a demandé] au CSP [Conseil supérieur des programmes] de travailler sur les programmes du lycée mais sans que soit au préalable précisé ce que vise ce lycée, quelles sont ses finalités, ce qu’on attend d’un élève de terminale, outre le fait qu’il décroche le bac ».

« Les parents ne nous parlent pas de ça »

Plus récemment, dans un entretien paru dans le Journal du dimanche du 3 novembre, le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer se réjouissait de la hausse du niveau des élèves de CE1. « Les parents ne nous parlent pas de ça, lui répondait sur France Info Rodrigo Arenas, le président de la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves). Ils nous parlent de la pollution, du coût du périscolaire, des absences non remplacées, d’élèves qui n’ont pas de cours depuis de nombreuses semaines, des cas de harcèlement, de violences, de nourriture à la cantine scolaire avec des cas de santé publique, des ouvertures et fermetures de classes, du coût des transports. » Avant d’évaluer, l’école ne devrait-elle pas d’abord se donner pour mission d’accueillir convenablement les élèves, condition sine qua non à leur réussite ?

L’obsession en matière d’évaluation (qui a commencé bien avant l’arrivée de M. Blanquer à son poste) a tendance à prendre le pas sur les conditions de travail des élèves et des enseignants, ainsi que sur le contenu de ce qui est enseigné : « L’école (…) se satisfait assez bien du rôle principal qui lui a été donné : répartir une classe d’âge dans différents types d’études qui mèneront vers diverses spécialités et métiers pour différentes places au sein de la société, déclare encore M. Gauthier. L’école est indifférente aux savoirs car elle assume avant tout un rôle de sélection. »

Si de nombreux professeurs choisissent ce métier pour transmettre l’amour du savoir à leurs élèves, ils se heurtent souvent à la réalité d’une institution qui se préoccupe moins d’éveiller les consciences que de mesurer des performances et d’orienter les élèves.

Dans un article paru en 2017, j’ai montré qu’il y avait un affrontement historique entre « ceux qui pensent que l’école doit se borner à transmettre des savoirs, ceux pour qui elle est d’abord un lieu de socialisation et d’acquisition des valeurs du vivre-ensemble”, et enfin ceux pour qui sa mission est de rendre les élèves aptes à accomplir les tâches qui leur seront demandées une fois adultes ».

Ces trois visions de l’école rejoignent les trois visions du travail que sont la réalisation de soi, l’intégration sociale et la nécessité de gagner sa vie. Comme le déplorait la philosophe Hannah Arendt dans La Crise de la culture (Gallimard, 1972), l’école ne constitue pas un monde à part de la société, mais une préparation à celle-ci.

Pour la majorité des gens, y compris pour les élèves, à l’école on « travaille », on se prépare au « monde du travail » et au monde tout court. Cette vision, poussée à son paroxysme, explique sans doute qu’a pu avoir lieu en 2018, à l’initiative de l’organisation Child & Youth Finance International, une « semaine de l’argent » soutenue par la Banque de France et l’Académie de Créteil et qui proposait à des élèves de 9 à 12 ans des activités telles que « J’invite un banquier dans ma classe » ou encore une convention sur le thème « Les métiers de la finance autrement ».

Inflation des procédures d’évaluation

Un autre rapprochement entre le monde du travail et l’institution scolaire, moins évident mais plus marquant peut-être, nous est fourni par le phénomène de l’évaluation : très présente à l’école pour mesurer les progrès de l’élève, elle se retrouve aujourd’hui dans toutes les sphères professionnelles.

« On ne perçoit plus un objet concret, mais un écran sur lequel s’affichent des mots, des graphiques, des chiffres, des informations abstraites, écrit le sociologue Vincent de Gaulejac, dans Travail, les raisons de la colère (Seuil, 2011). Lorsque le sens de ce que chacun produit échappe à la perception directe, on met en place des instruments de calcul pour chercher à le saisir. D’où une inflation de procédures d’évaluation qui tentent de mesurer la production. »

Contraint d’appliquer des consignes et évalué dans ses performances, le travailleur est maintenu dans une position infantile… tandis que l’enfant est poussé de plus en plus tôt dans le monde des adultes.

Ainsi, le triste constat qu’on peut faire sur le travail s’applique également à l’école : d’un côté, nous en attendons beaucoup trop, nous la chargeons de la trop lourde responsabilité de fabriquer à la fois une personne, un citoyen et un individu « employable ». Or il n’est pas possible d’éduquer, d’instruire et de former en même temps : ce ne sont pas les mêmes missions.

D’un autre côté, la société ne réclame plus de l’école ce qui était sa mission : transmettre une culture commune, un goût pour le savoir, un esprit critique. Pas seulement savoir lire, écrire et compter, mais considérer que « se cultiver » n’est pas une perte de temps.

Quel peut bien être le rôle de l’école aujourd’hui, dans ce monde où tout va trop vite, qui épuise nos forces et les ressources naturelles ? Ne devrait-elle pas, justement, valoriser le fait de prendre son temps, d’essayer, d’explorer, d’échouer ? Pour ce faire, il faudrait cesser de vouloir appliquer des programmes trop lourds, laisser aux élèves davantage de temps libre.

Dans certaines écoles en France, mais aussi dans les pays nordiques (les plus performants au classement PISA des acquis des élèves), on laisse les enfants passer beaucoup de temps dehors, on met à leur disposition un potager (le lieu du temps long !), on leur fait faire davantage de musique, de théâtre, de bricolage, etc.

Une autre condition nécessaire est la diminution du nombre d’élèves par classe, comme le prouvent les bons résultats du dédoublement des classes de CP et de CE1. Cela nécessite d’en créer de nouvelles, et de nouveaux établissements.

Faisons cela, plutôt que d’investir dans des tablettes, des écrans et des logiciels d’apprentissage, qui favorisent la sédentarité, nécessitent de la pénombre et nuisent à la concentration. Contre la société du divertissement et de l’inattention, le rôle de l’école devrait être d’apprendre aux enfants à s’ennuyer, à s’amuser à apprendre et à contempler le monde qui les entoure.

Ce texte est paru dans « La Lettre de l’éducation ». 

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