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La Commission européenne a rendu public le 30 mai dernier un rapport intitulé « The Challenge of shadow education ». Cette étude, réalisée par Mark Bray, professeur d’éducation comparée à l’université de Hong-Kong, analyse le phénomène des cours de soutien, un sujet peu étudié alors qu’il en dit long sur l’état du système éducatif français.

L’étude démontre que l’essor des cours de soutien privés est un phénomène qui touche l’Europe entière. La France se distingue par un recours particulièrement élevé à ces cours alternatifs : dans notre pays, ce secteur était estimé en 2007 à 2,210 milliards d’euros et connaîtrait une croissance d’environ 10 % chaque année. Moins le système scolaire national donne satisfaction et plus le recours au soutien scolaire est élevé, comme en Europe du Sud.

Information-clef du rapport : ce ne sont pas majoritairement les plus mauvais élèves qui recourent aux cours de soutien mais ceux qui recherchent une excellence en dépit de la baisse générale de niveau. Les cours tendent donc davantage à accroître l’hétérogénéité de niveau qu’à la réduire. Les parents cherchent à augmenter les chances de réussite de leurs enfants dans un contexte marqué par « la course à la mention » au baccalauréat et par la forte compétition pour les filières d’élites du supérieur. Il s’agit ici de permettre à ses enfants de se démarquer afin qu’ils puissent obtenir les meilleures places, ce qu’on peut percevoir comme un réel désaveu de l’enseignement public de masse. Le mythe de l’école qui donne à chacun le bagage suffisant pour réussir dans la vie est sérieusement écorné par l’insolente prospérité des cours de soutien.

La progression fulgurante du recours au soutien scolaire s’explique davantage par l’angoisse et l’implication des parents que par son efficacité : l’étude montre que l’efficacité académique des cours de soutien n’est pas établie. Ces cours correspondent le plus souvent à un bachotage chronophage et épuisant administré à des élèves déjà épuisés

Les chiffres

Un marché de 2,2 milliards d’euros en 2007

25 % des Français en collège et 33% en lycée recourent au cours de soutiens privés (et jusqu’à 75% dans les établissements les plus prestigieux)

Commentaires

La situation française est paradoxale. Le système scolaire public est censé instaurer un accès égal et gratuit à l’éducation, ce qui est un élément fondamental du « pacte républicain ». Or la généralisation du recours au soutien scolaire montre que cette égalité est un mythe : l’école « gratuite » est devenue payante car pour réussir, il faut payer des cours privés.

Le gouvernement ne s’est pas inquiété de ce phénomène qui aurait pu l’amener à se remettre en cause. Bien au contraire, il a mis en place une politique d’incitation fiscale par une réduction d’impôt de 50% pour les foyers imposables et un crédit d’impôt de 50% pour les non imposables, conformément à l’article 199 sexdecies du Code général des impôts.

On peut se demander si la politique fiscale du gouvernement n’aurait pas pu être orientée différemment en ces temps de pénurie budgétaire.  Ne serait-il pas plus rationnel d’un point de vue économique d’aider financièrement les familles à accéder aux écoles qu’elles jugent les plus performantes, fussent-elles privées (horresco referens), dès lors qu’elles sont à but non lucratif et qu’elles respectent les lois? N’est-ce pas plus logique que de pousser, par la gratuité, à scolariser les enfants dans un système public à bout de force tout en incitant, par une politique de dépense fiscale, à investir dans une « école parallèle » pour refaire le soir ce qui aurait dû être fait en journée ?

En quoi le financement de l’accès à l’école privée pour toutes les familles qui le souhaitent (par un crédit d’impôt par exemple) serait-il moins légitime et acceptable que le soutien apporté par l’État à une offre privée parascolaire à but lucratif et cotée en bourse, dont profitent majoritairement les foyers les plus aisés ?

Les syndicats, généralement prompts à s’émouvoir des risques de marchandisation de l’école, sont particulièrement discrets sur ce « cadeau fait aux plus riches ». Il faut dire qu’ils n’ont rien à gagner à attaquer un système qui permet à de nombreux professeurs du public d’arrondir leurs fins de mois. ”The tutoring industry is an expanding source of employment as well as a way for many mainstream teachers to earn supplementary incomes. This appears to be one reason why bothgovernments and trade unions tend to avoid the subject”, note ainsi  Jan Truszczyński, le Directeur general pour l’éducation et la culture à la Commission européenne (mai 2011)?

On se souvient du tollé qu’avait provoqué l’intervention de Ségolène Royal à ce sujet en 2006 lorsque cette dernière avait évoqué « les enseignants du secteur public qui [ont] le temps d’aller faire du soutien individualisé payant et qui n’[ont] pas le temps de faire du soutien individualisé gratuit dans les établissements scolaires ».

Chez Acadomia, le leader du cours privé qui gère 85 agences à travers la France, 75% des 25 000 enseignants travaillent dans l’enseignement, suivent des études dans des IUFM pour devenir professeurs, ou sont des enseignants en retraite (Le Figaro).

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Sources :

The Challenge of shadow education, rapport rédigé par Mark Bray pour la Commission européenne (mai 2011)

Rapport du CERC publié en 2008 sur les services à la personne