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Tout sauf L’Art d’aimer ! Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Ces professeurs et élèves de latin qui voyaient en Xavier Darcos leur défenseur naturel , se sont sans doute réjouis un peu trop vite. En cause, L’Art d’aimer d’Ovide comme oeuvre unique et obligatoire au baccalauréat. En effet, que le ministère propose un corpus d’oeuvres de référence à étudier n’est pas anormal. Mais qu’il impose un programme obligatoire et que ce programme ne soit composé que d’une seule oeuvre pour l’écrit du baccalauréat, c’est vraiment absurde et désolant.

Et puis l’Art d’aimer n’a rien d’un chef-d’oeuvre incontournable (cf. entretien page 4). L’étudier de manière approfondie ne présente qu’un intérêt limité pour des lycéens. Sans compter que ce texte ne risque pas de concourir à l’édifi cation de la jeunesse ! Cet écrit licencieux présente en effet la femme comme une proie à conquérir coûte que coûte. Et Jacqueline de Romilly de s’en indigner d’ailleurs dans une lettre adressée au ministre : «Faut-il que nos jeunes étudient pendant une année entière une oeuvre où apparaît l’art du mensonge, de la violence (en particulier à l’égard des femmes) et du plaisir inconditionnel ?»

Cette affaire révèle que le ministère fait peu de cas de la liberté d’enseignement des professeurs.

En se résignant à n’étudier que l’Art d’Aimer, l’Art d’aimer et encore l’Art d’aimer pour assurer à ses élèves une bonne note au bac, le professeur accepte de sacrifi er leur culture générale puisque c’est autant de pris sur l’étude de Cicéron, Tite-Live, Lucrèce, Sénèque…. S’il passe vite sur cette oeuvre imposée pour initier ses étudiants aux grands auteurs de la littérature latine, il prend alors le risque de les désavantager par rapport à ceux qui auront bachoté l’Art d’aimer tout au long de l’année.

N’imposer qu’une seule oeuvre au bac, c’est donner accès à une mention aux plus scolaires, au détriment des esprits curieux qui auraient préféré une véritable ouverture à une civilisation ancienne, à une autre pensée. C’est donner une prime au psittacisme.

Alors que faire ?

Revenons à la vocation spécifique de l’enseignement du latin. D’aucuns vous diront que les langues anciennes nous apprennent à mieux maîtriser le français. D’autres vous diront que leur étude développe la logique aussi puissamment que les mathématiques.

Tout cela est vrai à coup sûr mais, fondamentalement, la vocation du latin et du grec n’est-elle pas de nous rendre héritiers de la civilisation de nos pères ? Si tel est le cas, le lycée doit délivrer aux jeunes une formation généraliste, les doter d’une culture aussi complète que possible. Choisir une oeuvre unique, c’est traiter en spécialistes des jeunes qui n’ont pas même eu le temps d’être des généralistes. C’est encourager le bachotage stérile alors qu’il est bien plus urgent de donner aux jeunes générations les clés de lecture de notre civilisation et au-delà de l’humanité elle-même. Celui qui aura entendu le monologue plaintif d’Antigone dans sa jeunesse sera bien plus libre face à une loi ou un ordre inique. Et comment celui qui aurait traduit la fameuse lettre de Pline le Jeune à Tacite racontant la mort de son oncle Pline l’Ancien (immense savant qui mourut d’avoir été trop curieux sous les cendres du Vésuve, dans l’éruption de l’an 79), verrait-il du même oeil que les autres les catastrophes dont les médias nous abreuvent ?

Alors c’est vrai, nous souhaitons que les jeunes étudient en priorité des oeuvres qui disent quelque chose de fort et d’éternel sur l’homme, des oeuvres dont les personnages peupleront leur intériorité tout au long de leur voyage sur cette terre.

Article paru dans Les Chroniques de la Fondation, nov. 2009

 
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