Skip to content

Fondation pour l'Ecole

Narrow screen resolution Wide screen resolution Increase font size Decrease font size Default font size
Présentation arrow Publications arrow Les Chroniques arrow Entre les murs...
Entre les murs... Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

En plans serrés pleins de sollicitude, Entre les murs, film juste et sans tricheries, ne masque pas les rugueuses difficultés et les moments de grâce de la vie d'une classe. Mais enfin, si touchant soit-il, le film nous met devant un échec. Cet échec ne donne pas envie de dénoncer les carences du système, car chacun s'épuise à faire au mieux. On ne peut y dénoncer un adulte démissionnaire, une administration aveugle, ni même des profs solitaires et usés. Qu'est-ce, alors, qui ne va pas ? La nasse où se trouvent pris les personnages, entre les murs, tient de la tragédie plus que du documentaire sociologique.

 

 

Professeur de philosophie, directeur du Collège supérieur de Lyon et administrateur de la Fondation pour l'école, Jean-Noël Dumont décrypte le film Entre les murs, où il décèle l'échec d'une pédagogie associant l'élève à l'élaboration de la norme.

Toute tragédie naît à l'intersection de la loi et de l'honneur. Le mot respect, que chacun se renvoie, est le nµud qui lie cette tragédie. Entre les murs, des injures aux sanctions, en passant par le douloureux dialogue aussi bien que par la longanimité, est un film sur la naissance impossible de la loi. Écoutons ce que dit Boubakar, un élève, et qui désarçonne son professeur. Le professeur tente de faire découvrir par eux-mêmes aux élèves le sens du mot honte. Boubakar raconte alors qu'il n'a pas osé manger devant la mère de son meilleur copain, précisément parce qu'il la "respecte" et que manger avec elle ce serait "la honte" François, le professeur, reste pantois devant cette anecdote pour lui indéchiffrable et l'interprète avec une sotte ironie : on retiendra, dit-il en se tournant vers la classe pour la faire rire, que si Boubakar mange avec quelqu'un c'est qu'il ne le respecte pas. Le garçon, déjà bien embarrassé pour s'exprimer, ne sait comment rattraper ce malentendu…

Dépourvus de statut social, incertains d'être reconnus par une collectivité dont ils ne voient que l'administration, ces jeunes sont sans cesse inquiets de sauver la face, sans cesse dans le défi, dans l'insulte et la provocation. À cette logique de l'honneur, l'école oppose celle de la règle, qui n'humilie pas mais associe sans colère une sanction à un acte. Mais comment celui qui est dans le code de l'honneur ne verrait-il pas dans la punition une vengeance ? Comment ne verrait-il pas dans la simple remarque une attaque personnelle ? La violence peut à tout moment se déchaîner à cette intersection de l'honneur - auquel s'accroche celui qui est en manque de reconnaissance - et du droit - auquel se fient ceux dont le statut est assuré.

Entre les murs met en évidence l'échec d'une pédagogie qui veut à tout moment justifier la loi et impliquer l'élève dans la fondation de cette loi. Ainsi, François s'efforce-t-il de faire sortir des mots d'excuse de la bouche rageuse d'une élève impertinente. Jouant sur le double registre du pardon et de la sanction, il noue une brève et intense tragédie. Bouka crache alors ses excuses en se sachant flouée, car on lui fait perdre la face au nom de la contrainte du règlement. L'échec est celui d'une pédagogie inductive, à la fois impuissante et impudique. Impuissante parce qu'on ne retrouve pas une règle de grammaire de manière inductive, pas plus que les règles du vivre ensemble. Impudique parce que la volonté d'impliquer l'élève - François leur fait écrire une autobiographie - feint l'intérêt pour lui, mais l'expose à cette honte qui pour lui est pire que tout. Les élèves le demandent : est-ce que ça vous intéresse vraiment de savoir qui on est ? Pour initier les élèves au texte autobiographique, il aurait mieux valu leur expliquer que, précisément, il importait peu que ce soit leur propre histoire. L'objectivité du modèle aurait plus sûrement libéré la parole que cette implication qui les flatte un moment, mais ne leur apprend rien et leur laisse une impression de violence.

Surgit alors le pire, la catastrophe qui surprend tout le monde. En voulant refonder la règle, on retourne sans cesse à la situation originaire de l'égalité, à cet état de nature où les individus s'affrontent nus. Dans le désert laissé entre l'honneur et la règle, le professeur et ses élèves se retrouvent égaux. Égaux dans le désarroi, égaux par l'injure qui explose enfin de la bouche du professeur, celui qui précisément n'a pas droit au défi. "Pétasses !" Dans toute tragédie, c'est un mot qui noue les contradictions. La constante implication des élèves fragilise la loi, conduit le professeur à faire jouer le groupe, ses rires et ses huées. Que peut-il quand ce groupe se retourne contre lui ?

Que faire alors ? Loin d'une pédagogie de l'induction qui replace de manière usante dans l'ignorance originelle, dans la violence originelle, il faudrait une pédagogie du modèle. Comment faire aimer la règle si on n'aime pas d'abord la communauté qui la dit ? On ne commence pas par des individus qui auraient à retrouver la loi, mais par une communauté qui donne envie de s'identifier à elle. Ainsi les élèves ne demandent-ils qu'à aimer cette école qui se croit tenue de se justifier. On entend d'ailleurs l'un d'entre eux défendre son bahut contre la réputation déshonorante qui lui est faite. L'école n'est pas une démocratie où la règle serait à refonder, car c'est à chaque fois retourner à la situation première d'égalité, à un état de nature qui expose chacun à la violence et d'abord, comme ce professeur, à la violence qu'on porte en soi. Ce qui fait aimer la règle, c'est la fierté. Que répondre à cette élève qui proclame "je ne suis pas fière d'être française" ? Faut-il comme François, sans doute penaud, glisser "moi non plus je ne suis pas fier d'être français" ? Resurgit alors la dangereuse égalité, celle de sauvages qui ne sont pas toujours bons.

 

 
< Précédent

Les chroniques

Le blog

   

Annuaire des écoles

 

Histoires d'écoles

Ecole Saint Dominique
 

Recherche

  • Français